À partir d’un questionnement initial sur un incident aérien et d’une enquête archivistique approfondie, l’auteur a construit un récit qui conjugue rigueur scientifique et éléments narratifs. L’iconographie a par ailleurs été fortement développée et la question des droits d’utilisation a été traitée avec soin. Les réponses de Jürg Flückiger éclairent la genèse du projet, la collaboration avec l’éditeur, les choix rédactionnels et les adaptations nécessaires pour atteindre un public plus large; le passage de la recherche étudiante à l’ouvrage constitue le fil conducteur de ce texte.
De la recherche universitaire à l'Histoire publique: l’expérience d’un alumni
Du choix du sujet à la maison d’édition
Pourquoi et comment avez-vous choisi ce thème pour votre travail de bachelor ?
JF: Lorsque, en 2020, pendant mes études de bachelor, j’ai déménagé de Berne à Utzenstorf, je suis tombé sur l’histoire d’un bombardier américain qui s’y était posé en urgence dans un champ de pommes de terre le 17 août 1943. En poursuivant mes recherches, j’ai constaté qu’Utzenstorf n’était pas un cas isolé et que s’y cachait une histoire dont les traditions et les légendes restent présentes dans la mémoire de nombreuses personnes en Suisse, mais qui restait peu étudiée. De ces investigations est née d’abord un travail de séminaire, puis mon travail de bachelor et, finalement, un projet de livre.
Pouvez-vous raconter la genèse de votre relation avec l’éditeur: est-ce une opportunité qui s’est présentée ou une initiative de votre part ?
JF: Ayant pour objectif d’écrire un livre, j’ai rédigé un exposé que j’ai soumis à des maisons d’édition choisies. Peu de temps après, j’ai reçu une première réponse de NZZ Libro, qui a manifesté son intérêt. Un premier entretien a suivi avec la personne en charge, puis la signature d’un contrat.
Des choix pensés pour le lectorat-cible
Comment s’est déroulé le processus de publication, notamment la sélection des images, la clarification des droits d’utilisation et les principaux changements structurels du texte?
JF: Du premier entretien avec l’éditeur à la parution, il s’est écoulé environ un an et demi. Cette durée s’explique principalement par le travail que j’ai dû mener sur le manuscrit. J’ai conservé la liberté de déterminer moi-même le contenu et la structure du livre ; le retour de l’éditeur est intervenu de manière ponctuelle et sous forme de propositions.
La collaboration avec l’éditeur s’est déroulée dans un cadre très professionnel (comme on peut s’y attendre d’un groupe d’édition historique tel que la Schwabe Verlagsgruppe). J’ai été accompagné tout au long du projet par une responsable de projet qui a suivi le dossier de manière professionnelle et attentive et a su répondre avec compétence à chacune de mes questions. Le manuscrit a été relu par une correctrice professionnelle; j’ai pu décider de la mise en œuvre de ses suggestions de correction.
Les 30 images initialement convenues sont finalement devenues 64, car j’ai reçu un excellent matériel iconographique de la part des descendants et descendantes des auteurs de journaux intimes. Il s’agissait essentiellement d’images privées dont j’ai pu régler les droits d’utilisation directement avec les ayants droit.
J’ai également pu, dans la mesure des possibilités de production, participer activement à la mise en page définitive: par exemple, à mon initiative, le papier de garde avant et arrière a été imprimé avec un plan à la main extrait d’un des journaux. Globalement, j’ai conservé le contrôle sur le contenu et la structure de l’ouvrage, et le rôle de l’éditeur a été d’apporter des conseils sur les questions de production. Les seules limites ont été celles imposées par l’enveloppe financière convenue pour l’illustration.
À quel public s’adresse l’ouvrage et quelles adaptations avez-vous opérées pour le rendre accessible à ce public ?
JF: Le livre s’inscrit dans une perspective de public history et vise un large public. Il m’importait de ne pas réserver ce récit au milieu académique, mais de le rendre accessible à des lectrices et lecteurs sans connaissances spécialisées. Je ne souhaitais toutefois pas en faire un roman historique: il était essentiel pour moi de transmettre des résultats scientifiques et de n’y rien ajouter par invention. Les univers de vie révélés par les journaux étaient, de toute façon, plus captivants que ce qu’un roman aurait pu proposer. J’ai donc choisi une voie intermédiaire, en combinant science et littérature sous la forme d’un storytelling fondé sur des sources vérifiables, mais qui se lit comme un roman.
Pour opérer cette transformation, j’ai dû en quelque sorte repartir de zéro et réécrire entièrement le livre, même si j’ai pu m’appuyer sur nombre de recherches déjà réalisées. J’ai cependant été amené à effectuer de nouvelles investigations: lors du travail de bachelor, René Probst, responsable de l’internement des militaires étrangers par la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, n’était pour moi qu’un nom sur un papier. En creusant davantage pour le livre, j’ai pu entrer en contact avec ses descendants et descendantes, qui m’ont fourni des informations précieuses sur sa vie, et j’ai découvert d’autres sources le concernant dans plusieurs archives. Cela m’a permis de donner davantage d’épaisseur à ce personnage et d’en dresser un portrait nuancé.
Sur le plan formel, mon master en didactique de l’histoire et public history (PH Lucerne / Univ. Fribourg), entamé après le bachelor à UniDistance Suisse, m’a beaucoup aidé: la vulgarisation et la mise en récit sont au cœur de ce cursus. Comme l’a résumé l’historien Yehuda Bauer, «Never teach history without telling a story».
Quels conseils donneriez-vous aux étudiantes et étudiants qui souhaitent transformer leur travail de bachelor en ouvrage ?
JF: Tout dépend du public visé. Si l’on souhaite publier une monographie scientifique destinée à un lectorat académique, il est souvent possible de proposer son manuscrit à une maison d’édition sans modifications majeures. Si l’objectif est d’atteindre un large public, il me semble nécessaire de traduire les résultats scientifiques en une forme narrative. Pour cela, il convient de s’initier aux théories de la narration en littérature et aux méthodes littéraires du storytelling. Il est par ailleurs utile d’échanger tôt avec d’autres auteurs et autrices et de rédiger un exposé soigné de son projet; cela facilite grandement la recherche d’un éditeur.
Le chemin allant d’un travail étudiant à une monographie publiée illustre bien la manière dont la recherche académique et la public history peuvent se renforcer mutuellement. L’entretien avec Jürg Flückiger montre que cette transformation exige non seulement des retravaillements textuels, mais aussi des décisions éditoriales, une attention particulière à l’iconographie et une réflexion sur les publics visés. L’ouvrage propose ainsi à la fois un travail de sources approfondi et une forme narrative accessible; une articulation qui rapproche la recherche d’un lectorat plus large.
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