Ce projet étudie pourquoi des acteurs poursuivant leurs propres intérêts, qu’il s’agisse d’organisations internationales telles que le Conseil de l’Union européenne ou le G7, ou encore d’individus dans leurs relations interpersonnelles, choisissent de faire tourner les responsabilités de direction plutôt que de désigner un dirigeant permanent.
À l’aide d’un modèle de théorie des jeux et d’une expérience de laboratoire préenregistrée, le projet montre que la rotation complète constitue l’arrangement le plus stable lorsque les intérêts au sein d’un groupe sont fortement hétérogènes, car elle est la seule configuration résistante à la formation de coalitions dissidentes.
La rotation du leadership est largement répandue dans les relations internationales. Les présidences du Conseil de l’Union européenne, du G7 ou encore de l’Union africaine en constituent des exemples emblématiques. Pourquoi des acteurs guidés par leurs propres intérêts choisissent-ils de se relayer dans les fonctions de direction plutôt que d’établir un dirigeant permanent ? Nous examinons cette question à l’aide d’un jeu répété à trois joueurs de type Battle of the Sexes. Dans ce cadre, les participants souhaitent coordonner leurs actions autour d’un leadership commun, mais divergent quant à la personne qui devrait exercer ce rôle à un moment donné.
Le concept standard d’équilibre parfait en sous-jeux ne permet pas de répondre à cette question de recherche, car il autorise de multiples configurations institutionnelles. Celles-ci comprennent notamment un dirigeant permanent, des arrangements de leadership exclusif où l’un des trois acteurs est systématiquement exclu des fonctions de direction, ou encore une rotation complète des responsabilités.
Nous montrons toutefois que ces configurations diffèrent par leur robustesse face aux déviations coalisées. Les arrangements asymétriques créent pour les acteurs désavantagés une incitation permanente à former une coalition dissidente contre le dirigeant en place. En répartissant équitablement les opportunités de leadership, la rotation complète apparaît comme l’institution autoexécutoire la plus stable.
Les résultats d’une expérience de laboratoire préenregistrée confirment la pertinence de ce mécanisme également dans les relations interpersonnelles. Les systèmes de rotation dominent lorsque les intérêts des participants sont fortement hétérogènes, tandis qu’un leadership permanent émerge principalement lorsque leurs intérêts sont relativement convergents.
Contrairement aux prédictions des modèles fondés sur l’aversion aux inégalités, les systèmes de rotation demeurent prédominants même lorsqu’un participant reçoit un revenu forfaitaire supplémentaire indépendant de ses choix. Par ailleurs, les stratégies visant à réduire cet écart de revenus restent rares. Ces résultats suggèrent que le risque de désintégration des coalitions constitue un facteur clé expliquant pourquoi les individus, tout comme les États, tendent à partager équitablement le pouvoir décisionnel.